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Dans le cadre du Coronavirus, les pays africains devront trouver des moyens innovants et inédits pour répondre à cette crise

Les effets économiques du Coronavirus sur l’Afrique avec Mouhamadou M. LY, Économiste senior au Policy Center for the New South

Next Einstein Forum : Quels seront les effets directs de la pandémie sur l’économie africaine ?

Mouhamadou M. Ly : La pandémie, et avec elle les mesures sanitaires de prévention, comme la réduction des déplacements, ont eu pour effet immédiat de toucher directement le secteur informel. Il faut savoir que celui-ci contribue à hauteur de 40 à 50% du PIB en Afrique subsaharienne et y représente plus de 80% des emplois, ce bien qu’il reste statistiquement assez mal connu. De ce fait, certaines mesures sociales dédiées à cette partie des économies africaines tarderont à être effectives posant ainsi des défis sociaux significatifs. Le deuxième point concerne la situation des PME/PMI. Elles sont quasiment le poumon économique des pays du continent représentant 90% du tissu entrepreneurial et sont un vivier important d’emplois. Si l’on ne connaît pas le nombre exact de PME/PMI à l’arrêt ou en difficulté en cette période – la CNUCED s’attèle à cette tâche-, les mesures inédites de soutien prises par les banques centrales et les États sur le continent permettront de contenir le choc du Covid-19 pour cette frange importante de l’appareil productif des pays. Cependant, il me semble que le plus difficile reste à venir car, quand la pandémie sera contenue, les économies devront se réorganiser assez rapidement car certaines de ces PME/PMI auront disparu. 

L’architecture économique africaine est-elle plus exposée à un choc exogène par rapport aux autres continents ?

M.M.L : Les pays en voie de développement sont, à des degrés divers bien sûr, relativement plus exposés aux chocs économiques. Toutefois, quand on y regarde de plus près, on constate que 33 des 48 pays classés dans la catégorie des pays les moins avancés (PMA) se trouvent sur le continent africain. Et cette catégorie d’États répond à une caractéristique principale qui est leur vulnérabilité structurelle aux chocs économiques qui se décompose en « trois fragilités.» Il y a l’exposition aux chocs, puis la fréquence et l’ampleur de ces chocs, et enfin leurs capacités de résilience. Dans le cas du Covid-19, on s’interroge sur la capacité de résilience des économies et des systèmes sanitaires pendant et après la pandémie. Il est évident que les économies africaines souvent dépendantes d’exportations de matières premières et de financements extérieurs devront trouver des moyens innovants pour soutenir leurs besoins en devises et assurer la continuité des projets d’investissement. 

En parlant des matières premières justement, il semble, qu’avec la chute du prix du baril de pétrole, les gros exportateurs sont mis sous pression. Peut-on dire que les pays non producteurs d’hydrocarbures seront éventuellement plus épargnés ?

M.M.L. : Effectivement, l’impact de la chute des cours du baril est plus immédiat et plus impressionnant dans les pays producteurs. Le Nigeria qui avait bâti son budget fédéral sur la base d’un prix du baril estimé à 57 dollars a annoncé début mars 2020 devoir réviser ce budget. L’Angola, le Ghana, le Cameroun sont dans la même situation et risquent de voir une baisse de plusieurs milliards de dollars de recette budgétaire cette année. Pour l’autre catégorie, il faut distinguer deux groupes au sein des non producteurs de pétrole africain. Il y a d’abord certains pays ont fait des découvertes de gisements et projettent d’entrer dans le club des producteurs/exportateurs d’hydrocarbures (Mauritanie, Mozambique, Sénégal, Tanzanie etc.). Pour ces pays, ces annonces de découverte ont aiguisé l’appétit des investisseurs étrangers avec des entrées importantes de capitaux. Néanmoins, la récente chute des cours a fait naître quelques craintes sur certains projets, ce qui engendrerait potentiellement un reflux des capitaux étrangers si le sentiment persiste que ces économies ne seraient pas en mesure de lancer leur production de pétrole et de gaz aux dates annoncées. Ensuite, les autres pays non producteurs pourraient profiter de la baisse des cours en termes de facture des importations. Cependant, il faut savoir que les autres matières premières ne se portent pas forcément mieux dans ce contexte, comme le démontre l’indice des prix des métaux qui est passé de 77,7 dollars à 73,2 dollars entre janvier et début mars 2020. Sans oublier, que d’autres facteurs peuvent jouer aussi.

Lesquels ? 

M.M.L.: Par exemple, une pression sociale forte venant des consommateurs pour demander une baisse des prix, notamment des produits de première nécessité, ce alors que le contexte ne le permet pas même si le cours des hydrocarbures a baissé. Dans ce contexte, il n’est pas exclu que des situations délicates émergentes apparaissent sur des plans budgétaires et de paix sociale pour ces Etats non producteurs de pétrole. 

Face à toute cette situation, quelles sont les mesures d’urgence que les États et les Banques centrales doivent entreprendre ?

M.M.L : À mon avis, les mesures d’urgence devraient concerner le soutien aux activités du secteur informel très touchées par les mesures sanitaires de prévention. Sur ce point, on peut se demander s’il ne faudrait pas imaginer un moyen de lutte autre que le confinement total tel qu’il se fait ailleurs. À ce titre, le Bénin a exprimé ses réserves sur la faisabilité sociale et financière du confinement. Les banques centrales doivent veiller à assurer une fourniture suffisante des économies en liquidité et comme elles le font déjà un appui au PME/PMI est indispensable pour maintenir des activités essentielles aux économies. De plus les banques centrales peuvent se porter garantes quand aux bilans des banques commerciales pour les prêts qui seront éventuellement en souffrance. 

Y-a-t-il un ou des pays africains qui ont entrepris, à l’heure actuelle, des actions adéquates et adaptées ?

M.M.L. : C’est le lieu de saluer les mesures qui ont été prises par un bon nombre d’États et de banques centrales à travers le continent. Le Maroc, le Nigeria et les États membres de l’UEMOA, pour ne citer que ceux-là, se sont engagés dans des politiques budgétaires et monétaires inédites pour soutenir l’activité dans leurs économies respectives. Par exemple, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) qui a dans un premier temps pris une série de mesures (augmentation substantielle des liquidités aux banques, moratoire sur les prêts des PME/PMI, élargissement des effets éligibles à l’escompte, etc.) vient d’annoncer des mesures supplémentaires de soutien aux huit économies de la zone. La BCEAO appuie les ménages les plus vulnérables en appliquant la gratuité aux paiements par portemonnaie électronique des factures (eau et électricité), d’autres facilités sont également mises en place pour faciliter les transactions pour les ménages qui ne sont pas bancarisés. Même son de cloche à Abuja et Rabat où les Banques centrales du Nigeria et la Banque al-Maghrib ont mis en place des fonds spéciaux dédiés à appuyer les PME/PMI, une politique de baisse des taux directeurs et des garanties offertes aux banques commerciales quant à leurs bilans. 

Dans votre analyse liée aux économies africaines post-COVID 19, vous soulignez l’importance de devoir identifier, dès maintenant, des pistes prioritaires sur lesquelles les gouvernements du continent devraient se concentrer. Pourquoi et quels sont les axes qui devraient être privilégiés ?

M.M.L. : L’objectif premier devra être celui de rendre les économies et les systèmes de santé plus résilients. Pour le continent africain par exemple, une réflexion est en cours sur les mesures prioritaires en période post-Covid-19, comme le renforcement de la recherche fondamentale dans les universités et les centres de recherche. En effet, les différentes réformes dans les différents secteurs d’enseignement supérieur à travers le continent doivent laisser une part importante à la recherche fondamentale notamment dans les domaines de l’énergie, de la biologie et de la télémédecine entre autres. Une souveraineté du continent dans ces domaines lui assurera une exposition moins forte aux chocs futurs, qu’ils soient climatiques voire sanitaires. Une accélération de la digitalisation dans les PME/PMI s’impose aussi. La période de choc Covid-19 que vit le monde actuellement montre suffisamment que les PME/PMI qui ont pu organiser un travail à distance de tout ou une partie de leurs activités auront une plus grande résilience face à une future situation identique à celle que vit le monde en ce premier semestre 2020. Un dernier point, parmi d’autres, serait de trouver un équilibre entre les dépenses d’investissement dans les infrastructures dites « classique », telles que les communications, et les dépenses courantes et de capital en santé devenu nécessaire. Ainsi, d’après l’OMS la région Africain n’accède qu’à 1% du total mondial des ressources financières allouées au secteur de la santé alors que la Commission Économique de l’Afrique (CEA) estime qu’il y a un manque de quasiment 66 milliards de dollars par an dans le secteur de la santé en Afrique. 

Avec la diminution des investissements étrangers, de quelle manière sera éventuellement financée la relance économique dans une situation post-pandémique ? 

M.M.L : Une question importante et pour laquelle la réponse peut être à la fois simple et difficile. Simple parce que les pays n’auront d’autre choix sinon que de soutenir les économies et les ménages quoique cela puisse coûter. Difficile aussi quand on pense à la rareté des ressources et surtout la perception qu’auront les créanciers sur nos économies surtout celles en développement. Dans la récente publication que vous évoquiez plus haut, nous recommandons d’abord de relâcher quelques contraintes, comme la suspension du paiement par les pays en développement du continent du service de la dette aux différents créanciers, bilatéraux et multilatéraux, afin de laisser un peu de marge aux pays. Au-delà de ça, les mesures de politique monétaire expansives annoncées par les banques centrales des économies avancées sont porteuses d’espoir pour les économies en développement. En effet, tout porte à croire que le scénario de 2009-2010 pourrait se reproduire, avec l’Afrique qui pourrait attirer des dollars disponibles et « bon marché » à la recherche de rendements élevés. Un phénomène que les économistes ont nommé le « dollar carry trade ». Un autre levier concerne les banques centrales. Leurs politiques monétaires expansives devront viser deux acteurs, les Etats et les petites entreprises. Pour les Etats il s’agira de les soutenir pour qu’ils maintiennent leurs dépenses d’investissement à travers l’utilisation des réserves de change ou d’achat de bons du trésor. Ensuite, il faut savoir que les PME/PMI feront face à une concurrence importante dans l’accès au financement étant donné que les Etats et les grandes entreprises se porteront également sur le marché financier pour satisfaire leurs besoins en capital. Ici, les banques centrales auront besoin de mettre en place des politiques beaucoup plus incitatives voire directives à l’endroit du système bancaire afin que les appuis nécessaires soient apportés à ce secteur. 

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